Propos du réalisateur

Ma rencontre, avec Anès Romdhani et son père, Abderraouf, est venue à un moment où je m’interrogeais sur mon propre itinéraire. A l’heure des bilans, la découverte de cet enfant, au cours d’un concert, m’a donné à réfléchir sur la notion de potentiel d’exception et sur l’excellence. Ceci étant dit, la musique n’est pas le sujet principal de « Kène ya ma kène… ». Elle n’est ici qu’un prétexte pour aller à la rencontre de problématiques d’ordre culturel et sociologique.

Le fait de m’intéresser à Anès Romdhani est surtout une manière de ne pas perdre sa trace. Il sera boursier de l’Etat anglais au bout des trois premières années d’études et, devenu plus âgé, il aura nécessairement à faire des choix de résidence et/ou de nationalité. Ce projet de documentaire veut donc entretenir le lien de cet enfant avec sa terre natale pour consolider un sentiment d’appartenance à sa culture d’origine. Ainsi, me suis-je proposé de lui offrir, un album d’images qui l’accompagnera sa vie durant et grâce auquel, il pourra affirmer son identité. Il est vrai qu’à l’heure de l’immigration choisie et de la fuite des cerveaux, cette histoire véridique nous invite à réfléchir sur l’un des aspects de la mondialisation qui réduit les pays du sud à n’être qu’un vivier de ressources humaines.

Avec une profusion de matière (la réussite, l’échec, la séparation, la transmission, l’exil, l’intégration culturelle) avec des enjeux narratifs forts, une histoire s’est construite devant moi et a entraîné le reportage aux frontières d’une écriture hybride. La réflexion sur les genres, constitue à ce propos, l’un des moteurs de ce récit documentaire forcément basé sur des tournages sporadiques et espacés en fonction des opportunités, des disponibilités et des circonstances. Le tournage a duré deux ans, restituant le rythme naturel et inattendu de la vie grâce à un dispositif souple. Ce témoignage mêle donc les entretiens, à l’observation attentive des menus détails. La captation, par petites touches, d’évènements issus du quotidien épouse tout simplement le cours des évènements. Ainsi, cette chronique prend-t-elle la tournure d’un exercice de style oscillant entre le conte moral et l’investigation sociologique, utilisant une matière vivante et réelle qui pourrait tout à fait se prêter à l’élaboration d’une fiction mélodramatique. Pourtant, sans jamais déroger aux règles du genre documentaire, ce film esquisse une série de croquis qui font ressortir l’humanité des êtres et leur complexité tout en essayant de percevoir leurs mobiles profonds.

Plusieurs raisons ont motivé le fait que j’ai privilégié la personnalité de Abderraouf, faisant d’Anès son faire-valoir, son double. L’enfant tout à la fois docile et agitateur est l’adjuvant qui permet de révéler le caractère de Abderraouf, son père, un homme de quarante neuf ans, maternant et obsessionnel. L’amertume et le sentiment d’échec de Abderraouf m’ont sauté aux yeux à tel point que j’y ai vu une des raisons secrètes qui pourraient expliquer les aptitudes hors du commun d’Anès. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse que j’ai tenté de vérifier en m’interrogeant sur les origines du talent. Ainsi, la virtuosité n’est pas considérée comme un don miraculeux mais comme la résultante de nombreux facteurs convergents. Nous rencontrons peut-être là un exemple qui nous permet de mieux comprendre ce qui détermine ce type de prédispositions au regard d’une lecture systémique, révélant l’intimité d’une famille confrontée à ses propres mécanismes. Représentative de la middle class tunisienne, la famille nucléaire ainsi observée, révèle toutes les contradictions de la Tunisie d’aujourd’hui tandis qu’Anès représente un potentiel extraordinaire qui bouscule la standardisation et le conformisme ambiants.

En fait, je ne voulais en aucun cas célébrer la performance ni exhiber l’enfant prodige comme un phénomène de foire. Je me suis au contraire respectueusement intéressé à sa personne en me mettant subtilement à l’écoute de sa musique intérieure. J’ai tout fait pour ne pas donner à Anès le sentiment qu’il était une vedette en puissance ou qu’il était déjà arrivé au sommet de la gloire. Lorsque je le filmais (toujours pendant les vacances), c’était avec une toute petite caméra, identique à celle de son père, qui, lui, le filme tout le temps de manière un peu dévorante. J’ai donc adopté aux yeux d’Anès le statut de photographe de famille (comme on parle de médecin de famille), justifiant ma présence amicale pour constituer un album d’images. J’ai tout fait pour démystifier le rôle de réalisateur, y compris aux yeux de Abderraouf et j’ai plutôt joué celui de catalyseur au sein de cette cellule familiale qui m’a adopté. C’est ainsi que j’ai pu assister aux métamorphoses des enfants qui grandissent et des parents qui changent au fil du temps et je me suis vu changer moi-même, oubliant que je faisais un film….

Je voulais enfin montrer à travers ce conte de fée moderne qu’un passage de témoin est en train de se réaliser conformément à l’idéal de l’illustre Yehudi Menuhin. Cette fois, Anès endosse non pas le rôle de l’héritier artistique mais celui de récipiendaire d’un message politique. Yehudi Menuhin était un chantre de la paix. Un musicien dont le discours politique a pu paraître dissonant à bien des égards. En effet, Yehudi Menuhin a, tout au long de sa vie, pris parti pour la cause des opprimés. Ce juif d’origine ukrainienne, était âgé de 31 ans, en 1947, lorsqu’il a joué pour des réfugiés palestiniens. Il a quitté la terre de Palestine au moment même de la création de l’Etat d’Israël pour marquer, justement, son désaccord avec le sionisme et il n’a pas cessé, jusqu’à la fin de sa vie, de défendre des positions pacifistes, appelant depuis toujours à la création d’un état laïc Palestino – Israélien. En mai 1991, il a prononcé, au parlement israélien, un discours qui reste inscrit comme un vibrant appel à la justice. Bien que le film n’insiste pas beaucoup sur l’idéologie de ce citoyen du monde, il n’en montre pas moins qu’une symbiose entre les cultures et qu’un enrichissement réciproque sont possibles conformément au rêve même de Yehudi Menuhin. La rencontre symbolique d’Anès avec cette figure de proue, fait voler en éclats les amalgames et les idées reçues : c’est un vrai pied de nez à l’ignorance et à l’intolérance de tous bords ! Ainsi, ce documentaire tendra-t-il vers l’universalité grâce à la force du discours humaniste…

Hichem Ben Ammar

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Une Réponse to “Propos du réalisateur”

  1. Dominique Tiberi Says:

    Ton film est très beau et quand on lit tes intentions de réalisation on se dit que c’est réussi.
    J’espère que ce film sera diffusé dans les festivals et sur des chaînes de télévision.

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